Dur

Il est des causes qui ne souffrent pas le silence. Jusqu'à quelle crudité faudra-t-il aller pour que la prise de conscience se fasse. Jacques Kraemer a présenté cet hiver à Paris une « petite forme à caractère pédagogique et militant » qu'il présente dans le off d'Avignon. Que dire de cette pièce en faisant abstraction de son décor (il s'agissait alors de celui d'une autre) ? Qu'il s'agit d'un patchwork tout à fait cohérent et très dur autour du thème du viol. Le jeu des comédiens adopte le style de l'affrontement. Les répliques sont fortes, hachées. Plus difficilement compréhensible, on assiste par moments à une sorte de chorégraphie, faite de mouvements lents, au sens obscur. Le violeur qui nie son acte ou rabaisse sa victime en l'assimilant à un orifice est certes un moment plus clair, mais ô combien plus dérangeant. Bref, cette pièce prend aux tripes, même si on peut s'interroger sur la dureté du jeu des comédiens. « Il aurait suffit », de Jacques Kraemer. Avec Roxane Kasperski et Simon-Pierre Ramon au théâtre du petit Louvre, 23, rue Saint-Agricol, à 15 h 45. Tél. : 04 32 76 02 79.


Pierre François, n° 19 juillet-août 2009

Très bien vu

« Libres sont les papillons » traite d’un sujet délicat, le handicap, mais l’air de ne pas y toucher et sans bon sentiment à la guimauve. Qui, au juste, est le plus handicapé : celui dont les yeux du corps ne voient pas ou celle qui, incapable de lever les yeux du cœur sur autrui, préfère retrousser ses jupes ? « Libres sont les papillons » est une pièce adaptée de la comédie de Léonard Gershe par Hélène Zidi-Cheruy, qui en assure aussi la mise en scène. Si ce spectacle a déjà rencontrée un franc succès au dernier festival d'Avignon, le personnage masculin est interprété par Antoine Morin cette année.
Il est indiscutable que lors de la première répétition parisienne en présence de public, on croyait déjà complètement à la situation et aux personnages.
La pièce est par ailleurs très intéressante du point de vue du fond. Elle aborde d'abord le thème de l'acceptation du handicap par l'étranger, avec la voisine sans-gêne qui se met à gaffer sans cesse, à culpabiliser et à se confondre en excuses à partir du moment où elle apprend que son voisin musicien est aveugle. On savoure l'échantillonnage d'expressions révélatrices (et bien jouées) du type « ferme les yeux », « regarde pas, c'est le bordel dans ma chambre », « je ne voudrais pas que tu aies cette image de moi »... Elle montre ensuite combien c'est sans doute la mère qui est plus dépendante de son fils que l'inverse, ce qui se traduit par la classique surprotection, ici traduction d'une possessivité appelée à se convertir. Enfin, la personnalité du handicapé lui-même est particulièrement bien vue, spécialement dans ce dialogue : « -Ca ne se fait pas de se foutre de la gueule d'un aveugle. -C'est toi qui m'a dit de faire comme si tu étais comme tout le monde ». Cette pièce est absolument à voir par tous ceux qui s'interrogent sur les personnes vivant une différence. « Libres sont les papillons », de Leonard Gershe. Adaptation et mise en scène d'Hélène Zidi-Chéruy. Avec Antoine Morin, Lola Zidi, Hélène Zidi-Chéruy.

Pierre François, n° 19 juillet-août 2009